Pour une insurrection des sens

A l’aide d’une langue extrêmement sensible et sensuelle, poétique, le philosophe Jean-Philippe Pierron poursuit son exploration écobiographique (voir son précédent livre dans la collection Mondes Sauvages : « Je est un nous ») pour révéler l’importance primordiale de gestes en apparence triviaux et anodins, ceux du jardinier, du paysan, de l’artisan, du cuisinier, mais aussi ceux du musicien, du danseur et de l’écrivain, dans l’élaboration concrète et quotidienne, profonde et le plus souvent tue, d’une manière d’être au monde révélatrice d’un souci, d’une attention portée au monde et aux vivants qui cohabitent avec nous.

Pourquoi ne parvenons-nous pas à nous mobiliser face à la catastrophe environnementale ? C’est que, affirme Jean-Philippe Pierron, la crise que nous vivons, loin de se réduire à des paramètres quantifiables (climatiques, biologiques, physiques, économiques…), est aussi une crise du « sentir ». « Il ne suffit pas de savoir qu’une sixième extinction est en marche pour changer mécaniquement ce savoir […] en nouvelles manières de vivre et d’être » : il faut revenir, en amont, vers « ce “je sens” […] plus profond, préverbal, préscientifique et prééthique ». « Les affects envers la nature engendrent un sentiment d’identité environnementale » qui mène à « une responsabilité morale ». La modernité productiviste et extractiviste aujourd’hui en cause a précisément été une entreprise d’oblitération de ce sentir « très fragile » afin d’asseoir son emprise : « L’extinction de la sensibilité encourage l’insensibilité à l’extinction d’espèces. » Pour Pierron, il est urgent de renouer ce lien défait. Il est donc nécessaire d’inventer d’« autres discours » à même de convertir les drames écologiques en événements « écobiographiques », charnels. L’art, à condition d’échapper à l’« esthétisme » qui tient la « belle » nature à distance, est une clé de ce recouvrement. À condition d’y inclure ces « gestes minuscules » – ceux de la cuisine, du jardinage, etc. – et de reconsidérer ces activités non plus comme des « arts mineurs » ou des passe-temps, mais comme des arts à part entière qui ne se réduisent pas à de simples ornements mais mettent en jeu notre rapport quotidien au monde. Alors seulement deviennent possibles des récits délivrés de l’hégémonie humaine et ouverts au surgissement impromptu d’autres êtres qui en font dévier le cours.
Pour une insurrection des sens

Une recension de Octave Larmagnac-Matheron, publié le 24 mai 2023 dans Philosophie Magazine